ثقافة Vingt ans après: Retrouver "La boucle d’oreille de ma mère" de Midani Ben Salah
Né le 15 novembre 1929 à Nefta, dans la palmeraie du Jérid, Midani Ben Salah est l'une des voix singulières de la poésie tunisienne contemporaine.
Formé à la Zitouna puis à l'Université de Bagdad, professeur d'histoire, marqué par le nationalisme arabe et engagé dans plusieurs organisations nationales, il présida l'Union des écrivains tunisiens de 1991 à 2005.
Il laisse une douzaine de recueils où la poésie se fait tour à tour sociale, politique et, dans ses derniers textes, empreinte de spiritualité soufie.
Midani était mon cousin paternel. Lorsqu'il quitta le Jérid pour poursuivre ses études à Tunis, c'est dans notre maison familiale de la médina qu'il trouva refuge. Ce voyage, celui-là même que raconte « La boucle d'oreille de ma mère », payé au prix du dernier bijou d'une fileuse de laine, s'achevait ainsi sous notre toit.
À la fin de sa vie, terrassé par la maladie, il me demanda de traduire ce poème, convaincu que j'étais « le francophone de la famille ».
Je l'ai fait. Mais il n'a pas eu le temps de l'entendre : il était déjà parti, le 21 juillet 2006, pour reposer dans sa terre de Nefta. Vingt ans ont passé. Je livre aujourd'hui cette traduction comme on tient enfin une promesse, en hommage à celui qui fit de la sueur d'une mère le point de départ d'une vie.
Abdelhamid Larguèche
La boucle d'oreille de ma mère
Midani Ben Salah (1964)
Traduit de l'arabe par Abdelhamid Larguèche
Et d'une voix vibrante,
Et triste et larmoyante,
Elle s'approcha, me dit :
« … Prends-la, mon enfant,
C'est là ma dernière provision,
Elle est à toi, mon trésor, mon grand.
Cette boucle est le fruit de ma sueur,
Ses fils furent tissés à la lueur de mes yeux,
Aux plissements de mon front.
Je l'ai tant cachée pour les temps durs,
À l'abri du mauvais œil des jours,
Depuis longtemps,
Malgré les sauterelles en nuées,
Malgré la famine dévorant les humains
Et changeant l'oasis en poussière, en cendres fines !
Lorsque le chant devient triste deuil,
Et la lumière de la lune
Pâle comme un blanc linceul.
Depuis longtemps,
Les mauvais temps,
La colère du ciel d'automne,
Ses nuages sombres, ses vents violents
Qui versent des torrents sur nos villages monotones ;
Et nos douces dattes,
Nos grappes d'or et d'espoir,
N'étaient plus qu'amas noircis
Racontant nos misères.
Après tant de sueur, tant de lutte éternelle
Des vieux, des enfants et des métayers de peine,
Tout devint nourriture pour la terre,
Pour les insectes et les vers,
Et l'oasis exubérante devint cendres et mirages.
Mon enfant, mon sage,
Cette boucle si précieuse,
Elle est maintenant à toi.
Tu la prends et tu t'élances,
Tel un fier aventurier,
Pour combattre la misère,
Pour vaincre l'ignorance.
Prends-la… embrasse-moi, approche,
Et pars, altier, sobre pour ta lutte,
Jamais amolli par les gâteries de la vie.
Ce désert est un fief pour les hommes,
Pour la légende des siècles
Qu'on continue de raconter, de chanter
Dans les dédales du quartier.
Hier encore, je luttais :
De mes bras, de mon poignet,
J'ai usé des milliers et des milliers
De canettes et de peignes à tisser.
J'ai filé tant de laine en veillées jusqu'à l'aube,
À la lumière tamisée des lunes,
Je filais et filais dès le point du jour
Jusqu'aux lueurs du lendemain.
Sois patient, mon enfant.
La fatigue, je ne la connais point :
Mon fuseau est pour moi une flûte de roseau.
Au battement de mon peigne,
Au rythme du métier,
Je chantais les légendes
De la geste hilalienne et des héros d'antan.
Mon tissage est le nid de ma lutte pour la vie ;
Au chant de mon peigne de fer
J'ai façonné le temps et brisé sa lame d'acier,
N'ayant pour toute nourriture
Que des restes de dattes et du son de grain mêlé…
Et ton père, si bon et si pauvre,
Et si désœuvré,
Qui vit sa misère en infortuné… »
Alors, j'ai su, j'ai compris,
J'ai saisi mon être et le sens de ma vie.
Vais-je revivre la même vie,
Celle de mes ancêtres jadis ?
Jamais, non, jamais !
J'avancerai tel un révolté,
Je briserai mes lourdes chaînes
Et les traditions anciennes,
Toutes les frontières, je les traverserai.
Cette boucle est ma bonne étoile.
Mon âne, dans son silence, attend,
Impatient que je monte, que je parte.
Mon voyage est un début,
Un départ pour une nouvelle vie.
Avance, mon âne, partons !
Adieu, mon village cendré,
Adieu, terre des palmiers.
« Qortu Ommi قرط أمي », MTE, Tunis, 1983.